Des routes barrées, des incendies, des heurts entre forces de l’ordre et manifestants… Depuis lundi, la Guadeloupe est secouée par une grève générale illimitée pour protester contre
l’obligation vaccinale des soignants contre
le Covid-19 et le
pass sanitaire. « Quand on impose une telle violence [la suspension pour refus du vaccin] à des gens qu’hier on applaudissait, il est facile de comprendre que nous ne puissions pas rester sans rien dire et que nous soyons en colère », a expliqué Gaby Clavier, délégué syndical de l’UTS-UGTG au CHU,
à la radio locale RCI.

Vendredi, le préfet de région, Alexandre Rochatte, a instauré un couvre-feu immédiat « compte tenu des mouvements sociaux en cours et des actes de vandalisme » et le gouvernement a annoncé l’envoi de 200 policiers et gendarmes en renfort et d’une cinquantaine de membres des forces d’élite du GIGN et du Raid.

En Martinique, l’opposition aux mesures sanitaires est également farouche, à tel point que le gouvernement a été contraint de reporter l’entrée en vigueur de l’obligation vaccinale des soignants, qui devait avoir lieu le 14 novembre, au 31 décembre prochain. Des syndicats et des organisations professionnelles ont déposé un préavis de grève reconductible à partir de lundi 22 novembre. Alors que dans l’Hexagone, le taux de vaccination
s’élève à 89 % pour les plus de 18 ans, les Antilles sont à la traîne. En Martinique,
39,4 % de la population présentent un schéma vaccinal complet et
36,39 % en Guadeloupe, selon les ARS départementales. Des taux faibles, alors que la quatrième vague de Covid-19 a été virulente dans ces territoires cet été et qu’ils détiennent les plus hauts taux de mortalité hospitalière.

Des tensions en Nouvelle-Calédonie et en Polynésie malgré une campagne vaccinale favorable

La colère gronde aussi en Nouvelle-Calédonie. Prévue au 31 octobre 2021, l’obligation vaccinale dans les secteurs dits sensibles a été reportée au 31 décembre prochain. Le Caillou, dont la population est complètement vaccinée à 61,58 %, avait voté début septembre en faveur de la vaccination obligatoire pour tous en fin d’année.

En Polynésie, un préavis de « grève générale illimitée » a été déposé mardi 16 novembre, malgré un taux de vaccination de 67,6 %. La mobilisation, qui pourrait débuter mercredi 24 novembre à minuit, est menée par une intersyndicale de cinq organisations. Elle a présenté plusieurs doléances, en premier lieu le retrait de la loi sur l’obligation vaccinale, mais aussi plusieurs questions sur le pouvoir d’achat.

Peur et incompréhension du vaccin

Pourquoi une partie de la population reste-t-elle réticente à l’idée de se faire vacciner ? Plusieurs facteurs sont avancés. Sur le plan médical, les opposants à la vaccination s’insurgent sur le manque présumé de recul sur les effets des vaccins ARN, leur fiabilité, ainsi que leur éventuelle toxicité pour le corps humain. Aux Antilles, la mort du leader et chanteur de Kassav’ Jacob Desvarieux, malgré une triple vaccination contre le Covid-19 en raison de comorbidités (diabète et greffe rénale), a alimenté les théories sur l’inefficacité du vaccin. La propagation de fausses informations et théories du complot est venue renforcer la méfiance sur le vaccin, perçu comme un poison visant à éliminer une grande partie des personnes noires dans le monde…

Dans un article publié sur AOC, la sociologue Stéphanie Mulot évoque « la peur de subir des effets irréversibles (thromboses, myocardites, AVC, stérilité) voire de mourir ». Pour une frange de la population, le vaccin terrifie plus que le Covid-19 en lui-même dont les effets « pourraient être contrôlés par différents traitements ». Ainsi, ces derniers mois des méthodes et protocoles visant à booster le système immunitaire ont été plébiscités auprès de la population. En Nouvelle-Calédonie, des tribus vantent la consommation des tisanes de la médecine traditionnelle et la prière, plutôt que d’ouvrir la porte à des étrangers ou de se rendre dans des vaccinodromes – si toutefois l’éloignement le leur permet. « Certain(e) s Guadeloupéen (ne) s nous ont témoigné ne pas pouvoir se faire vacciner car, dans leur église, le vaccin et le virus sont perçus comme étant l’œuvre du diable qui se battrait actuellement avec Dieu », relève la chercheuse Stéphanie Mulot, associée au Laboratoire caribéen de sciences sociales.

Les produits controversés comme l’hydroxychloroquine ou l’ivermectine ont connu un franc succès dans certains territoires, et leurs figures telles que Didier Raoult, Luc Montagnier, Christian Perronne ou encore Laurent Mucchielli, sont présentées comme des génies incompris dont la parole est discréditée par les autorités, mais aussi comme des insoumis qui refuseraient de se plier aux groupes pharmaceutiques « avides de bénéfices », faisant fi de l’éminence des chercheurs qui participent à l’élaboration des vaccins. « Les gens ne comprennent pas que ce sont des traitements complémentaires, pour la détoxication par exemple, et pas des traitements alternatifs », déplore le sénateur guadeloupéen Victorin Lurel. L’ex-ministre des Outre-mer sous François Hollande regrette qu’on « ait fait de l’opposition à la vaccination une stratégie de lutte contre le gouvernement, contre l’Etat, contre le colonialisme ».

« Ces débats ont permis aux citoyens ordinaires de commenter des travaux scientifiques, en annulant les distances et les hiérarchies de statuts, de savoirs et de compétences entre les spécialistes expert(e) s et la population, pour considérer que toute opinion expérientielle et contestataire pouvait être considérée comme une parole aussi pertinente que la production critique des chercheurs », analyse la chercheuse Stéphanie Mulot. En outre, la posture d’experts présumés dans les médias dans l’Hexagone véhiculant des analyses oscillantes entre clichés et préjugés a nourri le sentiment d’un mépris envers la population. Comme le docteur Hervé Boissin, invité du journaliste Darius Rochebin à 20 heures sur la chaîne LCI, qui en juillet dernier pour expliquer le faible taux de vaccination dans les Antilles parle du « vaudou » et « du rhum qui ne guérit pas tout ».

🚨Un médecin réagit au faible taux de vaccination dans les DOM-TOM

« C’est culturel, y’a d’autres sources d’information, je vais pas revenir sur les vaudous mais ça existe toujours dans ces territoires. Beaucoup de problèmes viennent de la culture et le rhum ne guérit pas tout» pic.twitter.com/mqetK5R2FH

— BalanceTonMedia (@BalanceTonMedia) August 2, 2021

« Tout ceci génère donc une peur de tout nouveau procédé biochimique et pharmaceutique qui nourrit une préférence pour la pharmacopée traditionnelle et la biodiversité locales, idéalisées », estime la sociologue Stéphanie Mulot. En témoigne la ferveur autour du Virapic en Guadeloupe en février dernier, un sirop à base d’herbe à pic, une plante poussant dans les Caraïbes, exploitée par le Dr Henri Joseph, présentée comme une solution barrière au coronavirus. Mais malgré un dépôt de brevet le 10 février 2021, son efficacité sur le virus et ses effets sur le corps humain n’ont été corroborés par aucune étude et publication scientifique.

Une défiance vis-à-vis de l’Etat

Outre la défiance envers la science et la médecine, la perte de confiance dans la parole officielle publique s’est aggravée en Outre-mer. Le député guadeloupéen Olivier Serva « évoque l’affaiblissement de la parole de l’autorité publique » au micro de BFMTV comme l’une des raisons de la grève qui perturbe l’île actuellement. Ce rejet de la vaccination peut aussi trouver son explication dans les scandales sanitaires passés, notamment celui du chlordécone, un pesticide massivement utilisé dans les Antilles françaises jusqu’en 1993 alors que sa grande toxicité était connue depuis les années 1960. Cette « molécule terrible qui a empoisonné nos corps, nos chairs, nos mers, nos terres pour 700 ans. Et sur cela, l’Etat a dit qu’il n’y avait pas de problème que tout allait bien », rappelle Olivier Serva.
L’Etat a été reconnu étant  « le premier responsable » de la pollution à la chlordécone par une commission parlementaire, en novembre 2019. Le gouvernement est aussi jugé défaillant dans sa gestion de la prolifération des algues sargasses, qui polluent régulièrement les côtes des Antilles ou encore sur
la pénurie de l’eau en Guadeloupe – dans un contexte de respect des gestes barrières.

La crise a remis en exergue les spécificités et problématiques économiques et sociétales des territoires ultramarins, touchés par des inégalités et difficultés sociales et la « vie chère ». « Nous voyons que beaucoup sont accompagnés, sont aidés, au niveau de l’Hexagone et la Guadeloupe, la Martinique, les Antilles même, ne sont pas prises en compte. Ce qui est important aujourd’hui pour nous, c’est que l’Etat puisse entendre les doléances des Guadeloupéens de manière à travailler ensemble, et surtout simplifier les procédures », souligne le président de Région Guadeloupe Ary Chalus, à l’antenne de Franceinfo. En Polynésie, l’alliance syndicale en charge de la possible grève générale a adressé un courrier au Haut-commissaire de la République demandant « la revalorisation du pouvoir d’achat à 4 %, le rattrapage des congés liés au confinement, la mise en place d’un fonds d’aide aux salariés ayant perdu involontairement leur emploi, ou encore, la mise en place de concours de titularisation tous les six mois pour “éviter la précarité” », détaillent 
nos confrères de Polynésie La1ère.

Du côté de la Nouvelle-Calédonie, le refus du report du référendum sur l’indépendance est venu crisper une nouvelle fois les rapports entre le Caillou et l’Etat français. Pour le Parti de libération kanak (Palika), le maintien de l’élection le 12 décembre dans ce contexte épidémique est comme une « déclaration de guerre contre le peuple kanak et les citoyens progressistes ». Les différentes formations indépendantistes comme le FLNKS ont appelé leurs concitoyens à boycotter les urnes.

Prendre en compte les particularités locales

Plusieurs élus locaux reprochent également au gouvernement de ne pas prendre en compte les spécificités et réalités locales dans l’application des mesures sanitaires. « Aucune action cohérente et en phase avec les spécificités du territoire ne peut être envisagée sans l’appui et la participation des collectivités locales », soutient Guy Losbar, l’ex-président du conseil départemental de Guadeloupe, dans un communiqué de presse. « Les contrôles sanitaires imposés par l’Etat ont pu être perçus comme insuffisants », avance Stéphanie Mulot, rappelant que les décisions concernant l’entrée dans le territoire ont été prises « conjointement avec les élus, les représentants des secteurs du tourisme, de l’hôtellerie, de la restauration et des entreprises privées, afin de maintenir un niveau d’activité économique et d’éviter une trop forte récession ». L’arrivée en masse des touristes en Outre-mer alors que l’Hexagone était sous le coup de restrictions sanitaires avait fait l’objet de nombreuses critiques de la part la population locale. 

Guy Losbar pointe aussi du doigt « les incertitudes pesant sur la continuité de l’offre de soins sur tout l’archipel ». Tout au long de la crise, le ministère de la Santé a mobilisé des effectifs en renfort dans des départements d’Outre-mer, témoignant de la fragilité des établissements médicaux, du manque de moyens des soignants, exténués par la crise et de services de santé en carence.

Coronavirus : Pourquoi les Outre-mer restent réticents à l’obligation vaccinale et au pass sanitaire
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