Depuis quelques jours, le mot-dièse #MeTooTheatre fait entendre les violences subies par les femmes dans le milieu du spectacle vivant. Aux témoignages sur les réseaux sociaux, ont succédé une tribune signée par des personnalités et un rassemblement
prévu le samedi 16 octobre.

En 2006 et 2009, Reine Prat ouvrait la discussion sur ce sujet dans deux rapports retentissants pointant  les problèmes de discrimination et les déséquilibres subis par les femmes dans le monde du spectacle vivant. Ancienne inspectrice générale du ministère de la Culture, Reine Prat sort le 14 octobre un ouvrage intitulé Exploser le plafond ! Précis féministe à l’usage du monde de la culture et revient pour 20 Minutes sur les besoins de changements radicaux à opérer contre le sexisme dans la culture.

Sous le hashtag #MeTooTheatre, on redécouvre les violences et agressions subies par des jeunes femmes dans le milieu du théâtre. Avez-vous été surprise par ces témoignages ?

On peut être surpris que ces affaires sortent maintenant, que les choses prennent autant de temps à être prises en compte alors que tout le monde savait et qu’il y a déjà eu, en 2016 puis en 2019 des manifestations dénonçant ces agissements. Il y a une omerta sur ces questions. Dans mes rapports au moment de leur rédaction – en 2006 et 2009 – je ne me souviens pas avoir eu des témoignages de cet ordre, je n’ai pas évoqué de tels agissements. Aujourd’hui ça commence à se dire, c’est ce qui est nouveau. Dans mon livre, je fais très largement référence à cette sortie du silence.

Il est étonnant aussi d’y découvrir des usages dangereux, loin du respect des personnes, du progressisme et de l’avant-gardisme dont on affuble souvent la culture, non ?

Ce monde fait croire, avec des mots comme « créateur », « artiste », « génie » qu’il relève de l’exception, qu’il est porteur de liberté et de changement, alors qu’il est extrêmement conservateur. La langue le reflète bien : les établissements qui forment ces artistes sont des « conservatoires ». J’en appelle à libérer les imaginaires !

C’est ce que vous proposez dans votre livre Exploser le plafond ! ?

Mon livre n’est pas un programme pour la politique culturelle d’un prochain gouvernement. Il pointe des problèmes. Il propose des pistes de réflexion pour inventer d’autres modalités d’organisation. Il semble que mes rapports, au-delà de la prise de conscience, aient fait du bien à certaines personnes, ils ont probablement contribué à un certain nombre de prises de parole, peut-être à de nouveaux actes artistiques.

C’est une entière réorganisation du système qu’il faut penser pour le spectacle vivant. On est dans un système pyramidal. Il y a plus de 6000 compagnies de théâtre, dont 600 conventionnées, 38 centres dramatiques nationaux. Il y a cinq théâtres nationaux tous dirigés par des hommes. Il y a un problème de place donc de concurrence. Il faut sans doute travailler autrement, de manière horizontale, plus dans le collectif, avoir d’autres regards sur l’artistique.

« Ce sont des métiers où le corps est en jeu, sauf que sont réellement mis en jeu les corps dont certains veulent jouer. »

Comment protéger les personnes contre les violences sexistes et sexuelles dans le spectacle vivant ?

Ça me paraît extrêmement important que le mouvement #MeToo soit enfin pris en compte spécifiquement par les gens du théâtre. Ce sont des métiers où le corps est en jeu, sauf que sont réellement mis en jeu les corps dont certains veulent jouer. Ce n’est plus acceptable. Dans les modalités proposées pour protéger les personnes qui doivent l’être, il y a la mise en place de personnes référentes, comme elles existent déjà dans le domaine du cinéma, notamment dans les équipes de tournage. Mais ça ne fera pas tout. Il faut que les personnes directement concernées – celles qui enseignent, celles qui dirigent des établissements, les personnels techniques et administratifs, les artistes et les élèves – que tout le monde se mette à réfléchir autrement. Beaucoup le font. Ne désespérons pas.

Le sujet, c’est aussi de savoir quelles histoires on veut raconter. Alice Zeniter écrit : « Une bonne histoire, c’est l’histoire d’un mec qui fait un truc ». Encore aujourd’hui ! Sans doute est-il temps d’inventer d’autres histoires.

Comment construire des espaces sûrs et inclusifs dans ce milieu ?

Le ministère a demandé à l’ensemble des établissements d’enseignement des arts d’élaborer une charte pour l’égalité, ce qui a été fait avec plus ou moins d’intelligence et d’empressement. La charte pour l’égalité du CNSAD (Conservatoire national supérieur d’art dramatique) comporte deux points très importants : d’une part, toute personne qui veut présenter le concours d’entrée peut s’inscrire en tant que femme, homme ou autre ; d’autre part, la notion d’emploi est définitivement abolie. L’emploi au théâtre désigne des catégories de rôles auxquelles correspondent des corps, des âges, des formes, des allures particulières. C’est très codifié. Être gros empêche d’être recruté comme jeune premier, être un homme noir de jouer un père de famille, si le rôle n’est pas décrit comme tel. C’est vrai pour le théâtre classique mais aussi de manière implicite dans le théâtre contemporain. La suppression de cette notion d’emploi doit permettre à tout le monde de jouer tous les rôles. C’est essentiel pour produire d’autres imaginaires. Il se trouve que le CNSAD est dirigé par Claire Lasne-Darcueil, metteuse en scène, particulièrement sensible aux questions de discrimination. Qu’elle ait cette préoccupation est sans doute plus décisif que le fait qu’elle soit une femme. On peut néanmoins se réjouir que le plus prestigieux établissement d’enseignement du théâtre en France soit enfin (pour la première fois !) dirigé par une femme. Il en est de même pour le Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris dirigé par Émilie Delorme tout aussi engagée en faveur de l’égalité et contre les discriminations.

Faut-il plus de femmes à ces postes de direction pour que les choses changent ?

Ce n’est pas parce qu’une femme dirige un théâtre que ce sera différent d’un homme. Mais ne nommer que des femmes jusqu’à arriver à la parité aux postes de direction, ce serait donner le signe qu’on a compris qu’il y a un problème. C’est le système qu’il faut changer : établir la parité entre femmes et hommes, assurer une présence réelle, partout, des personnes racisées, comme des personnes stigmatisées comme « hors normes » c’est tout simplement parvenir, dans le secteur de la culture, à des équilibres plus conformes à l’état de la population, comme le font beaucoup mieux les cultures populaires.

Est-ce que la volonté politique peut contribuer à changer les comportements et les structures qui dysfonctionnent ?

Bien sûr, mais cette volonté politique actuellement n’existe pas. On affiche un certain nombre de mesures qui, certes, sont indispensables mais qui ne changent rien tant que les individus en position de responsabilité ne changent pas dans leur tête. Des fonctionnaires mettent en place des outils innovants, qui resteront inefficaces tant que le gouvernement n’aura pas cette volonté d’opérer de réels changements structurels. Et comment aurait-il cette volonté alors que siègent en Conseil des ministres des personnes poursuivies en justice pour des faits de harcèlement et que d’autres acceptent de siéger à leurs côtés ?

#MeTooTheatre : « Il ne faut nommer que des femmes aux postes de direction jusqu’à arriver à la parité », selon Reine Prat
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