Entre les déclarations de candidature quotidiennes et les primaires qui s’organisent, nul doute que la campagne pour l’élection présidentielle est lancée. Mais si de nombreux prétendants évoquent l’écologie, l’immigration ou la reprise économique, il est un sujet dont on parle peu. Et que
Florent de Bodman espère mettre en lumière : l’incroyable potentiel des tout-petits. Cet énarque, qui a créé et dirige l’association
1001mots, publie ce mercredi A portée de mots, parler avec son bébé peut changer sa vie*.

Et le titre de sa conclusion résume bien son point de vue : « En 2022, ayons l’audace de miser sur les bébés ». Florent de Bodman explique à 20 Minutes pourquoi il s’est passionné pour la petite enfance, comment il épaule des parents de toutes origines sociales, et ce qu’il imagine pour que la société française accompagne mieux les puéricultrices, les parents… et donc les futures générations.

dd

« Parler à son bébé peut changer sa vie ». Vraiment ?

J’en suis convaincu. Une étude américaine a beaucoup compté dans mon engagement dans la petite enfance. Dans les années 1970, des chercheurs ont créé une crèche pilote où l’on parlait beaucoup aux enfants entre 0 et 5 ans. Une cinquantaine de familles défavorisées en a bénéficié. En comparant avec un groupe d’enfants témoins, on observe que les enfants passés par cette crèche ont deux fois plus de chance d’apprendre à lire, de faire des études supérieures et deux fois moins de risques d’être au chômage… C’est une démonstration rigoureuse que donner un environnement favorable aux tout petits peut avoir des bénéfices pour toute la vie !

Les inégalités commencent donc avant l’entrée en maternelle ?

Tout à fait. Une autre étude américaine, qui date de 2003, a comparé le niveau de vocabulaire à 3 ans. Des enfants des familles aisées maîtrisaient 1.000 mots, contre 500 pour ceux de familles défavorisées. Une des explications, c’est que des parents qui ont fait des études et ont des ressources font en moyenne davantage la conversation à leurs enfants.

Pourtant, parler à son bébé n’est pas évident pour tous…

J’ai souvent rencontré des pères qui pensent qu’un bébé de six mois ne comprend pas ce qu’on lui dit. Sur les livres, pas mal de parents n’ont pas l’idée que ça peut intéresser un tout-petit. Or, les linguistes expliquent que les capacités de compréhension sont bien en avance sur le langage. A un an, un enfant comprend 80 mots différents alors qu’il ne parle pas. Les neurosciences montrent de plus en plus que la petite enfance est une période extraordinaire pour l’apprentissage. Un enfant de 2 ans a deux fois plus de connexions neuronales qu’un adulte !

On sent une certaine détresse chez certains parents qui se méfient des écrans… pourtant bien pratiques. Faut-il vraiment interdire tout écran avant 3 ans ?

C’est un sujet qui passionne. C’est vrai que cela peut créer une dépendance, avoir des conséquences sur le sommeil. Mais je pense que le discours actuel est trop alarmiste. Le chercheur Franck Ramus a analysé la question. Il n’a pas trouvé d’étude prouvant que les écrans rendent les enfants idiots. L’une d’entre elles montre simplement que si un bébé de 2 ans passe une heure de plus par jour qu’un autre bébé, ça provoque une baisse de QI de 0,7 point… Sachant que le QI moyen, c’est 100. Le vrai problème des écrans, c’est qu’ils remplacent des moments de qualité entre parents et enfants.

Par contre, on sait qu’un enfant qui regarde seul une vidéo ne va pas apprendre de nouveaux mots. Le psychologue Stanislas Dehaene explique que pour tout apprentissage, il faut quatre piliers : être attentif, activement impliqué, recevoir des retours (encouragements, corrections), et une consolidation de l’apprentissage qui passe par répéter régulièrement de petites séquences.

Quels conseils donnez-vous pour susciter la curiosité de l’enfant ?

Il ne faut pas parler à l’enfant, mais avec lui. Les orthophonistes avec qui je travaille insistent sur l’importance de s’adresser à lui, se mettre à sa hauteur, le regarder dans les yeux. On peut essayer d’avoir un dialogue en choisissant des questions ouvertes. Par exemple, au lieu de dire « est-ce que tu veux manger ? », qui appelle un oui ou non, on va préférer « à quoi est-ce que tu voudrais jouer ? » Et attendre cinq secondes pour voir s’il y a une réponse. L’enfant peut sourire, faire un geste, puis des mots.

Comment accompagnez-vous les parents avec la start-up associative 1001mots ?

Des pédiatres de la Protection maternelle et infantile (PMI) proposent à des familles de s’inscrire à notre programme gratuit d’accompagnement à distance. On envoie par la poste des livres pour l’enfant. Des psychologues et orthophonistes appellent le parent pour lui proposer des conseils personnalisés. Et on envoie des idées d’activité par SMS. On propose aussi des groupes Facebook où les parents peuvent échanger conseils et bonnes idées.

Vous écrivez qu’il faudrait que l’Etat aider davantage les parents à devenir parents. Mais n’est-ce pas s’immiscer dans un espace très intime ?

Il faut proposer des choses aux parents, mais jamais les contraindre. En matière d’éducation, les choses sont très personnelles. Mais je pense que c’est un sujet qui devrait susciter l’intérêt de l’État et de la société. La petite enfance, c’est une période tellement importante de développement, une occasion unique pour réduire les inégalités. Malheureusement, seuls 15 % des enfants sont gardés en crèche en France.

Et seulement 5 % des enfants de familles défavorisés vont en crèche. Comment l’expliquer ?

C’est impressionnant… et méconnu. Pourtant, il n’y a pas de frein financier : la crèche est payante, mais c’est une tarification adaptée aux revenus. Premier problème : leur localisation. Il y en a beaucoup plus à Paris que dans les zones rurales ou les quartiers populaires. Deuxième frein : l’autocensure. Il y a encore l’idée que les crèches sont faites pour les familles où les deux parents travaillent. Enfin, la manière dont les places sont attribuées. Les règles ne sont pas les mêmes partout et ne sont pas transparentes. Au début du quinquennat, il y a eu une timide tentative, mais le gouvernement propose un guide pratique et aucune obligation.

Le plan pour les 1.000 premiers jours a-t-il amélioré certaines choses ?

Il a suscité beaucoup d’espoir. C’était la première fois qu’un président lançait une telle initiative sur la petite enfance. Un an après la remise du rapport, on peut être déçu. Il y a eu une mesure vraiment forte : 
le doublement de la durée du congé paternité.

Vous citez James Heckman, prix Nobel d’économie, selon qui « une puéricultrice a plus d’impact social qu’un professeur d’université ». Esther Duflo, également Prix Nobel, s’y intéresse également. Le regard sur la petite enfance est-il en train de changer ?

Petit à petit. Mais on revient de loin. La question des bébés reste pour beaucoup une « histoire de bonnes femmes ». J’ai fait mes études à l’Ena et travaillé au ministère des Finances. Autant dire que les bébés, ce n’était pas du tout un sujet important là-bas…

Justement, vous espérez que la campagne présidentielle de 2022 prendra à bras-le-corps ce sujet. Quelles sont vos priorités ?

J’en vois trois. La première : créer 200.000 places de crèche  d’ici à dix ans, en particulier dans les zones qui en manquent, banlieues et zones rurales, sachant qu’il en existe 400.000 actuellement. La deuxième chose, c’est que les salaires des professionnelles soient augmentés. On ne peut pas à la fois leur demander d’avoir une pédagogie riche et les payer au Smic. A l’hôpital, des augmentations ont été obtenues.

Enfin, il faudrait faire un effort d’investissement pour aider les parents à être parent. En moyenne, un enfant passe 80 % de son temps avec eux. Or, l’État dépense 30 milliards par an pour proposer des modes de garde… et 200 fois moins pour accompagner les parents.

A portée de mots, parler avec son bébé peut changer sa vie, Autrement, 1er septembre 2021, 19 euros.

Parentalité : « Parler avec son bébé peut avoir des bénéfices pour toute la vie », souligne Florent de Bodman
Source:
Source 1

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here